Les vitrines des commerces n’auront jamais été aussi intéressantes qu’en marchant aux côtés de Léa Robitaille, alias Grosses Lettres, l’une des rares artistes lettreuses de Québec à peindre à la main les logos et enseignes des commerces de nos quartiers. Elle nous ouvre les portes d’un univers méconnu, le temps d’une promenade sur la rue Saint-Joseph.
Difficile de ne pas croiser au moins un lettrage signé Grosses Lettres en se promenant dans les quartiers centraux. Restaurants, commerces de détail, voitures d’entreprises : Léa Robitaille travaille sur toutes sortes de surfaces, toujours dans des contextes différents.
Elle nous retrouve devant la vitrine du Courtbouillon, un projet d’une quinzaine d’heures réalisé au début de l’été. Dans ce cas-ci, le concept avait déjà été réalisé par un designer engagé par le restaurant. « Moi, j’ai eu le beau jeu de peindre! »

Crédit photo: Olivier Alain
Sept ans « à rouler sa bosse »
Passionnée de typographie et de calligraphie, c’est en 2019 qu’elle s’initie pour la première fois au lettrage fait au pinceau lors d’un atelier avec Pierre Tardif, un lettreur renommé de la région qui l’accompagnera dans sa progression.
Elle participe à quelques ateliers, mais l’essentiel de sa formation se fait en autodidacte. Trouver les ressources nécessaires pour apprendre le lettrage au pinceau se révèle assez difficile. Bien que les formations de graphisme offrent des cours de typographie, les notions enseignées couvrent surtout la composition d’images, mais laissent de côté la partie technique de la calligraphie.
Néanmoins, l’artiste explique être arrivée à dénicher plusieurs manuels et livres de typographie, dont certains datent des années 1950. Ces ouvrages lui permettent de continuer à progresser dans le domaine, qu’elle compare à un sport, dans la mesure où il est toujours possible de continuer à se perfectionner en devenant plus précise, plus efficace et en économisant ses mouvements.

Crédit photo: Olivier Alain
Se perfectionner signifie forcément explorer de nouvelles techniques et de nouvelles surfaces. Maintenant devant le restaurant Hono Izakaya, Léa raconte qu’elle vient d’y boucler un projet de lettrage sur des panneaux de plexiglas qui servent à afficher le menu.
« C’est un support que je vais continuer d’explorer. Ce que j’aimerais faire avec ça, c’est des panneaux lumineux », confie-t-elle.
Une plus-value pour les commerces locaux
L’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) ces dernières années a eu un impact considérable dans le monde de l’affichage. Il est désormais possible de commander à faible coût une enseigne sur internet reproduisant un design créé par l’IA. Il s’agit à la fois d’une menace pour les artistes comme Léa Robitaille, mais aussi d’une façon de se distinguer.
« On peut faire une solution économique qui va être locale et qui va être super adaptée à son mur, à son commerce, avec une idée originale. Ce ne sera pas la même petite enseigne lumineuse que tout le monde a commandée sur Amazon, parce qu’il va y avoir une sensibilité particulière de l’artiste. »

Crédit photo: Olivier Alain
Les arts appliqués
Arrivée au coin de la rue de la Couronne, devant le local qui accueillait plus tôt cet été le marché urbain L’Émergent dont la vitrine a été réalisée par Grosses Lettres, la conversation bifurque vers l’art et ses fonctions.
Si pour certains artistes, le fait de recevoir des commandes brime leur créativité, pour Léa c’est tout le contraire. Ayant œuvré dix ans dans le domaine du graphisme, elle explique venir du monde des arts appliqués, c’est-à-dire d’un univers où la créativité est mise au service d’une fonction. Dans son cas, c’est l’affichage et la communication qui guident ses projets. Elle confie adapter son art à un support, à un endroit et à une surface.
L’art comme pure forme d’expression, sans visée communicative, ne la rejoint pas complètement.
« Je ne peux pas juste exprimer quelque chose. J’ai besoin de parler avec ma communauté. J’ai besoin de savoir ce dont elle a besoin. »
Elle voit quelque chose de très similaire avec le milieu de la restauration. La cuisine est un art, mais qui sert d’abord à répondre à un besoin : celui de se nourrir. « L’expérience proposée dans un restaurant dépasse ce besoin pour faire vivre toutes sortes de choses à la clientèle ». C’est peut-être ce qui explique l’intérêt des restaurateurs pour avoir un affichage fait à la main et qui dépasse la simple fonction de communication, estime-t-elle.

Bien que le bouche-à-oreille lui permette de décrocher une bonne partie de ses contrats, Léa explique rester à l’affût de l’ouverture de nouveaux commerces en vue de leur proposer ses services. C’est le cas du restaurant Beurre Baratté qui vient tout juste d’ouvrir ses portes. C’est Léa qui a peint le logo de l’établissement sur la porte et l’adresse, le 82, là où prend fin notre balade.