La Bordée accueille, du 26 août au 5 septembre, 5 balles dans la tête, une pièce mise en scène par François Bernier et écrite par Roxanne Bouchard. Construit d’après les témoignages de soldats déployés en Afghanistan, le spectacle raconte l’incursion d’une romancière et professeure de cégep antimilitariste dans le milieu militaire pour tenter de mieux comprendre le vécu et l’expérience des soldats.
La pièce est le fruit d’un long travail de recherche mené par Roxanne Bouchard sur plusieurs années.
Ses premiers contacts avec l’armée canadienne remontent à 2004. À l’époque, c’est elle qui gérait les communications du groupe de musique Les Charbonniers de l’enfer, explique François Bernier. Patrick Kègle, un militaire du Royal 22e Régiment posté en Afghanistan, écrit alors au groupe pour les remercier de lui rappeler un peu le Québec pendant qu’il est loin de chez lui. Résolument antimilitariste, Roxanne Bouchard lui répond d’abord « vite fait bien fait », mais contre toute attente, leurs échanges débouchent sur une correspondance qui s’étendra sur plus de sept ans. Elle mènera même à la parution d’un livre intitulé En terrain miné : correspondance en temps de guerre.
Une incursion au sein de l’armée canadienne
Après cette publication, les portes du milieu militaire, généralement difficiles à franchir pour les médias et le public, s’ouvrent peu à peu à l’autrice qui continue de mener des entrevues et qui est invitée à participer à différentes activités, dont des ateliers d’écriture proposés aux soldats de Bagotville.
Après plus d’une trentaine d’entrevues avec des militaires de huit corps de métiers différents, Roxanne Bouchard publie l’essai 5 balles dans la tête : récits de guerre aux éditions Québec Amérique.
C’est un peu avant la publication de l’essai qu’elle travaille pour la première fois avec François Bernier pour le spectacle J’t’aime encore présenté en 2016 au théâtre La Licorne. C’est à ce moment qu’elle lui parle de son projet et lui fait lire son premier manuscrit.
« J’ai lu ça, puis j’ai pleuré ma vie. Je lui ai écrit : “Il faut qu’on trouve une façon de faire ça au théâtre” », confie le metteur en scène.
Montrer l’envahissement
Le spectacle revient sur toute la démarche de documentation de l’autrice et sur sa rencontre avec un milieu militaire qui lui était inconnu. Du point de vue de la mise en scène, c’est surtout l’effet que ces rencontres produisent sur l’écrivaine que François Bernier avait envie de montrer.
À force d’écouter des récits de guerre, Roxanne Bouchard s’est mise à développer certains symptômes de trauma vicariant, un phénomène qui peut toucher les personnes exposées fréquemment à des récits de détresse, explique le metteur en scène.
« Ce que je voulais traiter avec la mise en scène, c’était l’envahissement. »
Ainsi, l’espace scénique se fait peu à peu envahir à mesure que se déploie le récit. « Il y a du sable qui se met à couler du plafond, à tomber de sa lampe, à rentrer dans ses livres […] L’Afghanistan s’infiltre et le sable rentre dans son quotidien à elle. »
Un travail a également été fait autour du bruit. Des microcontacts se trouvent un peu partout dans le décor et permettent de créer des effets sonores qui accentuent ce sentiment d’envahissement.
Réunir deux mondes opposés
Peu abordés dans le théâtre et en art de façon générale, les sujets présentés dans le spectacle visent à faire entrer en contact deux mondes qui se côtoient très peu.
« Ça me faisait plaisir de créer ce show-là sur le Plateau-Mont-Royal à La Licorne », lance François Bernier.
Sans pour autant faire l’apologie de la guerre, la pièce tente de mettre en lumière la dimension humaine qui se trouve derrière l’institution militaire. Le metteur en scène confie avoir développé, au contact de Roxanne Bouchard, un rapport assez différent au militarisme. D’abord campé dans une position anti-militaire, ce dernier explique que sa posture est aujourd’hui plus proche du pacifisme.
Après chaque représentation, le public est invité à rester pour une période d’échange avec les membres de l’équipe de la pièce, mais aussi des militaires qui ont pris part au processus de création.
En général, entre 60 et 80 % du public reste après le spectacle. Les questions s’adressent essentiellement aux militaires et portent sur leurs expériences et leur vécu, rapporte François Bernier, qui ajoute que les discussions s’étirent parfois sur près d’une heure et demie.
Ce dernier salue également la distribution exceptionnelle, formée de Philippe Cousineau, Sylvie De Morais-Nogueira, Maxim Gaudette, Charles-Aubey Houde, Frédéric Milliaire Zouvi, Joakim Robillard et Lou Vincent Desrosiers.
Depuis le début du processus de création, les comédiens et comédiennes portent ces histoires et ont développé des liens forts avec les militaires qui ont participé à l’élaboration du spectacle, conclut le metteur en scène qui incarne, lui aussi, un rôle dans la pièce.
Il est toujours possible de se procurer des billets sur le site Web de la Bordée.